Autogestion, démocratie directe, sociocratie : quelles différences ?


Le point de vue de Thomas

Peut-on dire que la Croisée des Chemins est une école autogérée ?


L'autogestion est un principe politique d'organisation qui a été théorisé au sein des courants libertaires, anarchistes. L'autogestion se fonde sur l'idée d'égalité entre les individus et dans leur capacité à s'organiser ensemble en évitant toute relation de type "commandement". La figure du "chef" est rejetée. Chaque individu est responsable de lui-même vis-à-vis du groupe. Aucune contrainte formelle ne peut s'exercer entre les membres du groupe, même si dans les faits des contraintes informelles existent, basées sur le besoin d'appartenance et le risque d'être rejeté en dehors du groupe.
Le consensus est le mode de prise de décision privilégié.
L'autogestion peut fonctionner avec des groupes de taille réduite, souvent fondés sur les affinités. Elle suppose un haut niveau d'autodiscipline, d'autocontrôle de ses membres, car le cadre collectif est peu contenant. Ou alors la cohésion se fait grâce à l'influence informelle d'un-e ou plusieurs leaders, dont l'autorité est reconnue par tous-toutes.

La Croisée des Chemins n'est pas fondée sur ces principes, dont la mise en œuvre paraît trop délicate dans le cadre d'une communauté scolaire rassemblant une grande diversité d'enfants et adultes, qui ne partagent pas a priori une culture commune forte.

Est-ce que la Croisée des Chemins pratique la démocratie directe ?


Nous en sommes proches, plus que de l'autogestion en tout cas, car la démocratie directe suppose des institutions formelles pour l'exercice du pouvoir de décision, selon des procédures précises.
La principale référence historique de la démocratie directe est la République d'Athènes pendant l'Antiquité. L'ensemble des "citoyens" se rassemblaient en assemblée afin de prendre des décisions concernant la gestion de leur ville par des votes à la majorité ; il élisaient les personnes ayant des fonctions de pouvoir judiciaire ou militaire. Ils pouvaient aussi utiliser le tirage au sort. Aujourd'hui, la notion de "démocratie directe" est utilisée dans un sens politique par opposition à la notion de "démocratie représentative" : les citoyens doivent pouvoir décider des lois qui les concerne directement, et non de laisser des représentants élus le faire à leur place.
Ainsi, quand on parle d'apprentissage de la démocratie dans les écoles publiques, il s'agit le plus souvent d'élire des délégués des élèves et des délégués des parents pour participer à certaines réunions. Ces représentants sont censés porter la parole de leurs pairs. Et encore leur influence est limitée à un petit nombre de décisions, au sein des conseils de classe, du conseil d'école. Leur rôle est en général consultatif.
Au contraire, dans les écoles démocratiques, les élèves et le personnel ont la possibilité de prendre part directement aux décisions concernant le fonctionnement collectif, ils ont aussi le pouvoir d'amener des propositions qui feront l'objet d'un débat et d'une délibération (vote).
L'idée de démocratie directe a en commun avec l'autogestion le rejet des hiérarchies et donc la valorisation d'une organisation "horizontale" garante d'égalité. En général dans ces écoles, il y a donc une seule instance de décision centrale à laquelle tous les membres de la communauté ont accès : l'assemblée / the school meeting. Elle peut rassembler un grand nombre de participants, donc les décisions se prennent en général au vote à la majorité. Cette assemblée peut déléguer une partie de son pouvoir à des commissions qui assurent des fonctions spécifiques assumées par un plus petit nombre de personnes volontaires. Les commissions restent sous le contrôle de l'assemblée qui peut reprendre ce pouvoir.
La Croisée des Chemins a un fonctionnement un peu différent, mais surtout qui repose sur une autre philosophie.

Les spécificités de l'école de la Croisée des Chemins issues de la sociocratie


Au niveau des principes : pour les décisions, on ne parle pas d'égalité mais d'équivalence entre les participant-e-s. En effet, on reconnaît que la voix, l'influence de chacun-e au sein des instances de décision est nécessairement inégale : les différences d'âge, d'expérience, de compétence à défendre son point de vue par la parole ne peuvent être éliminés. Même si les adultes se mettaient en retrait, il resterait des inégalités de pouvoir entre enfants. D'autre part, nous reconnaissons que les étudiant-e-s et l'équipe pédagogique ont des responsabilités et des intérêts différents à faire valoir, même si tous peuvent être considérés comme des membres ayant une même valeur au sein la communauté. L'équivalence signifie que chacun-e est important, nul ne pouvant être considéré en tant que membre comme supérieur ou inférieur à un autre. La sociocratie ne fonde pas ce concept d'équivalence sur une philosophie politique, mais sur des théories systémiques inspirées notamment des sciences de la vie (biologie, écologie) : dans un arbre, les feuilles ne sont pas supérieures aux racines, même si elles sont situées au dessus des secondes. En tant que système vivant, l'arbre a autant besoin de feuilles, de branches, que de racines, qui toutes assurent une fonction utile à l'ensemble.

Au niveau de l'organisation :