École démocratique et sociocratie


Présentation de Fleur Mathet à la rencontre EUDEC 2017


Le contenu de la présentation faite mercredi 23 août est adapté ici sous la forme d'un article.

Mes intentions :
  • Partager avec vous ce qui m'a amenée à créer une école et à faire le choix de la sociocratie + présenter rapidement de quoi il s'agit.
  • Attirer votre attention sur les points communs à tout système qui se veut dynamique, par exemple une école démocratique.
  • Dire ce que notre pratique d'organisation collective nous a permis de faire ensemble, avec quelques exemples.
  • Partager avec vous des pistes de réflexion qui me semblent utiles pour n'importe quel projet collectif, qu'il choisisse d'utiliser ou non la sociocratie.

En introduction


La création de l'école

Pendant 10 ans j’ai pratiqué l’instruction en famille, j’ai fait une formation en psychothérapie dans l'Approche Centrée sur la Personne. Je voulais créer une école pour vivre une dynamique collective. L’école a ouverte en Mai 2014 : la Croisée des Chemins à Dijon.

Dans des expériences antérieures d'associations, j’ai rencontré des difficultés, des conflits concernant la prise de décision et l'organisation collective. Je ne voulais pas me lancer dans un nouveau projet sans avoir des outils adaptés. J’ai découvert la sociocratie sur internet et je me suis dit que cela pourrait répondre à mes besoins. En créant l'association, je me suis contentée de faire un copier-coller à partir des statuts du Centre Français de Sociocratie !

Bien sûr ce n'était pas suffisant. J’ai rencontré Thomas Marshall qui avait suivi une formation approfondie en sociocratie, il m’a rejointe en 2013 pour faciliter la création d'une équipe autour du projet et en poser des bases communes. On a écrit une vision et une mission pour l'association, on a modifié les statuts pour avoir un design de fonctionnement et de gouvernance adapté à ce que nous voulions vivre.

Pour nous, il était important d'avoir un cadre vraiment clair qui nous permette de vivre en équipe ce que nous proposons de vivre avec les enfants à l'école : le partage du pouvoir. Qui décide de quoi, où et comment ?

L'origine de la sociocratie

La sociocratie est une méthode tout à fait compatible avec le fonctionnement d'une école démocratique. Cela fait même partie de son origine.
Kees Boeke fonde une école aux Pays-Bas, en 1926. Gérard Endenburg participe à la vie de cette école pendant 5 ans dans les années 40. Il y fait l'expérience de la liberté et de l'auto-organisation collective notamment au moyen de la prise de décision au consentement – comme le pratiquent alors et comme le pratiquent toujours les Quakers – un mouvement religieux dont fait partie Kees Boeke.
Après ses études d'ingénieur, Gérard Endenburg est amené à reprendre l'entreprise familiale et l'ensemble du terrain industriel dans le domaine de l'industrie électrique. Il va formaliser la sociocratie pendant les années 1970, sur la base de qu'il expérimenté quand il était enfant et au fur et à mesure de son expérience au sein de l'entreprise.

Voir l'article sur le site du Centre Français de Sociocratie

En bref, qu'est-ce que la sociocratie ?

C'est une méthodologie qui vise à créer des conditions favorables à l'auto-organisation d'un collectif autour d'un projet commun.
Le principe clef = l'équivalence entre les acteurs du projet.
Cela se traduit notamment dans la manière d'organiser la prise de décision, au sein de cercles, afin que chaque personne concernée soit assurée d'être entendue dans ses besoins et ses limites.

Des points de convergence parmi les écoles démocratiques


A travers des pratiques différentes, les écoles démocratiques ont un état d'esprit commun, une même intention de donner une voix égale à chacun-e, quel que soit son âge, sur le processus de décision.

La sociocratie invite à suivre un processus commun à tout système dynamique, par exemple les êtres vivants :
la boucle d'auto-régulation.
On peut la résumer en 3 étapes qui s'enchaînent dans un cycle continu :
  • 1 – Orientation (prise de décision)
  • 2 – Exécution (mise en œuvre)
  • 3 – Mesure (évaluation)

C'est ce que fait naturellement tout être humain pour avancer dans ses projets. En pédagogie, on appelle cela le processus essai-erreur ou le tâtonnement expérimental.

Formaliser ce processus pour ce qui concerne l'organisation collective permet à chacun :
> de savoir où il met les pieds : il y a des documents de référence – chez nous le ''classeur vert''.
> de s'approprier les fonctionnements, au fur et à mesure, par la pratique. La structure est évolutive, et fournit en même temps un cadre de sécurité.
> de faire valoir ses besoins, ses idées, ses propositions, selon des procédures établies.

Cette boucle d'autorégulation se met en place dans toutes les écoles démocratiques en fait :
  • 1 – Avec un lieu de prise de décision, l'Assemblée ou Conseil d'école
  • 2 – Avec des fonctionnements au quotidien qui se construisent au fur et à mesure, pour répondre tant aux besoins de l'organisation qu'aux besoins des personnes qui la font vivre. C'est l'apprentissage de la coopération.
  • 3 – Avec un lieu et des outils pour aborder les conflits et les infractions aux règles : le comité de justice, de médiation...

La sociocratie ne donne donc pas de modèle d'organisation, mais plutôt une boîte à outils que peuvent s'approprier les écoles pour définir leur propre modèle, et le faire évoluer en fonction de leur expérience. Un atelier a d'ailleurs permis de voir la diversité des designs d'organisation collective pour plusieurs écoles s'inspirant de la sociocratie.

A la Croisée des Chemins, nous avons une répartition des décisions d'orientation entre les cercles suivants :
  • le Conseil d'Administration de l'association, avec un périmètre de responsabilité limité, qui permet d'associer à la réflexion sur les orientations stratégiques des personnes ressources extérieures à l'équipe.
  • le Cercle général, chargé de coordonner la mise en œuvre concrète des missions de l'association (incluant l'école, mais aussi un centre de formation, et un espace culturel proposant conférences, ateliers...). Sont abordés ici les sujets transversaux comme les locaux, les finances, les "ressources humaines"...
  • le Cercle école, composé des membres de l'équipe, qui organise toutes les fonctions nécessaires à l'existence de l'école.
  • l'Assemblée d'école, se réunissant chaque semaine, et ouverte à tous les étudiant-e-s et membres de l'équipe présents, est souveraine pour décider des règles et du fonctionnement de l'école au quotidien, de l'utilisation du budget pédagogique et de l'intégration des nouveaux intervenants.

Où en sommes-nous dans notre expérience à la Croisée des Chemins ?


Cela prend du temps de s'approprier la démarche sociocratique. Il n'est pas toujours évident de parvenir à utiliser les ''outils'' en gardant en conscience le but de la démarche. Petit à petit, nous avons à nous défaire des conditionnements que nous portons à l'intérieur de nous...

> Les réunions, les cercles, permettent aux membres de l'équipe de développer de plus en plus leur compréhension du projet dans l'ensemble de ses aspects. Nous cherchons des ajustements, un affinage, de manière à rester cohérents entre notre vision, notre mission, le but des cercles et les pratiques au quotidien.

Il se trouve que tout le monde, j'y reviendrai, n'en est pas au même endroit d'intégration. Traiter les questions, les problèmes au fur et à mesure qu'ils apparaissent permet de consolider notre approche, tout en permettant au collectif et aux personnes de se remettre en question de manière régulière. Les retours de personnes en stage par exemple nous aident à voir ce à quoi nous nous sommes habitués, autant parmi nos forces que nos faiblesses.

> Au fur et à mesure, nous écrivons la manière dont nous voulons travailler ensemble, noir sur blanc, pour formaliser ce que nous découvrons par l'expérience et ce vers quoi nous voulons aller.

Un exemple de document évolutif à travers des décisions du cercle école :
  • + La fiche de poste de facilitateur d'apprentissage : 1 page A4 en 2014.
  • + Suite à des problèmes rencontrés la première année, cela devient une fiche de mission de 14 pages !
  • + L'utilisation de ce document a été difficile lorsque de nouveaux bénévoles ont rejoint l'équipe. L'école n'a pas besoin que tous prennent tout en charge. Et tout le monde n'est pas en capacité de le faire (différences de temps, d'envies, de compétences...).
  • + Un chantier a donc été ouvert avec la création d'un statut d'intervenant (occasionnel) et la rédaction d'une charte des membres de l'équipe : quels sont les prérequis et les engagements de base pour en faire partie.
  • + Suite à la visite de la formation Bachelor Jeune entrepreneur à Strasbourg, avec Louise, nous avons intégré la proposition d'un projet d'apprentissage pour chaque membre de l'équipe et pour l'équipe entière – avec des moments de bilan périodiquement.
  • + Le travail se poursuit pour disposer d'un "référentiel du métier" de facilitateur d'apprentissage, utilisable pour que chacun-e puisse prendre la mesure de sa progression par rapport aux différentes compétences utiles dans le travail à l'école – et aussi pour valoriser professionnellement cette activité, différente mais pas moins exigeante que celle d'un enseignant.
Cela va nous être utile pour l'accueil, à partir de septembre 2017, de personnes en formation par immersion pendant toute l'année scolaire.

> Ce processus de cercle permet inévitablement de faire émerger les conflits et les désaccords et de les transformer – plutôt que de laisser ''pourrir'' inconsciemment les situations problématiques, ce qui est susceptible de porter préjudice au bon fonctionnement du projet.

Lors de la première année, nous avons fait un travail de définition du but des cercles, et cela nous a permis de nous rendre compte d'une divergence de point de vue au sein de l'équipe sur le but de notre travail. Pour l'un, le but de l'équipe était que les enfants soient ''heureux''. D'autres ont exprimé une objection : n'est-ce pas aussi la responsabilité des enfants eux-mêmes, de leur famille, voire de la société tout entière ? Ces divergences sur les intentions sous-jacentes expliquaient les conflits agitant régulièrement l'équipe, jusqu'à une séparation d'avec cette personne à la fin de l'année.

Nous avons aussi vécu un conflit avec notre première salariée autour d'une demande de sa part au sujet de sa rémunération et de son temps de travail. Elle était habituée à ce que l'employeur décide sans elle. Elle se retrouvait dans le cercle à équivalence avec nous, à devoir assumer une co-responsabilité sur la décision. Nous ne sommes pas parvenus à lever les objections aux différentes propositions qui ont été faites d'un côté et de l'autre. Malgré cette situation de blocage, la relation de confiance au quotidien perdurait. Elle a pris conscience que ses besoins se situaient à un autre niveau : elle s'est rendu compte par elle-même que cela n'avait plus de sens pour elle de continuer à travailler dans cette école et elle a demandé une rupture de son contrat. Nous sommes restés en bons termes.

> Concernant la vie avec les enfants et les familles :

+ Dans le cadre de l'Assemblée d'école, depuis 3 ans, nous avons décidé successivement de différentes manières pour traiter les infractions aux règles. Au début abordées en Assemblée comme à Summerhill, puis nous avons créé un Comité de Justice prenant ses décisions au consentement, puis nous avons choisi la formule des Cercle Restauratifs, avec plusieurs étapes dans la manière de les mettre en œuvre. L'évolution est toujours en cours. J'ai d'ailleurs affiché une proposition sur le mur de l'Assemblée avant de partir en vacances, pour expérimenter des modifications de son fonctionnement à la rentrée.

Quelques éléments du fonctionnement actuel :
  • – participation non-obligatoire des membres.
  • – décisions prises en l'absence des personnes concernées le cas échéant.
  • – décisions prises pouvant être remises en question par une nouvelle demande.
  • – liberté de mouvement et de circulation dans l'espace, mise à disposition de pâte à modeler, de pastels, ...
  • – une fonction d'enquêteur - enquêtrice
  • – participation des jeunes en tant que co-facilitateurs.
  • – possibilité d'une médiation, si les personnes sont disponibles sur le moment, avec la possibilité d'élaborer un plan d'action ayant la même valeur.

Suite à de nombreuses discussions avec Ramin notamment :
Nous ne cherchons pas à faire évoluer le comportement des enfants, mais simplement à nommer et faire respecter les limites de la communauté, avec fermeté si nécessaire. Nous ne les accompagnons pas dans l'apprentissage d'assumer les conséquences de leurs actes, à moins qu'une demande en ce sens soit explicitement formulée.

Ce qui est important pour moi dans ce travail avec les cercles restauratifs, c'est de bénéficier du soutien indéfectible de François Cribier, de Déclic CNV, dans notre intégration du processus. C'est aussi une approche ouverte que l'on peut s'approprier, comme la sociocratie.

+ Nous avons créé un lieu de concertation entre un-e étudiant-e, ses parents et des représentant-e-s de l'équipe. Cette proposition a été inspirée par des discussions en réunion de parents. Elle a été approuvée par le cercle école, puis présentée en Assemblée. Les enfants ont amené un amendement : le nommer "cercle du calamar victorieux" pour s'approprier cet espace par l'humour...

+ L'an dernier, nous avons lancé le cercle des parents, pour prendre des décisions collectives sur leur contribution bénévole dans le fonctionnement et le développement de l'école, et aussi leur permettre d'expérimenter ce que vivent leurs enfants à l'école.

Partage de quelques réflexions pour toute personne impliquée dans un projet collectif...


Nous n'en sommes pas tou-te-s au même point dans notre compréhension et notre intégration de la philosophie et des pratiques au sein d'un projet.
Je suis moi-même en mouvement depuis plus de 20 ans – depuis que je suis devenue parent.

> Vivre la diversité au cœur même d'un collectif - Comment ?

Ce que j'ai pu formuler très récemment - Nous avons besoin que les personne qui nous rejoignent :

  • + Aient une adhésion suffisante au projet, qui permet de mettre 100 % de leur énergie à mettre le projet en œuvre tel qu'il existe au moment M. Parce que pour faire vivre le projet, il est nécessaire de l'avoir intégré, reconnu, accepté.

  • + A la fois, et cela fait partie du travail - il est important de rester à l'écoute de ses difficultés, de ses résistances, et de pouvoir en faire part dans l'espace-temps adéquat. Par exemple :
  • Échanges sur les situations vécues lors de la réunion d'équipe hebdomadaire.
  • Travail personnel de clarification (méditation, écriture, expression artistique, "Le travail" de Byron Katie...)
  • Écoute en binôme (co-écoute) / ou avec un-e écoutant-e extérieur-e à l'équipe.
  • En réunion de supervision d'équipe, lorsque le trouble est présent, que j'ai besoin d'écoute et que cela concerne le collectif.
  • En réunion de cercle lorsque je suis prêt-e à faire une proposition.
  • Faire la demande d'un cercle restauratif en cas de conflit avec un autre membre de l'équipe.

Je perçois chez moi :
  • + une tension entre mes désirs de réalisation (ce qui n'est pas encore advenu) par rapport à ce qui est.
  • + une recherche d'un équilibre dynamique qui me permette de me sentir en paix avec moi même et avec les autres.

Il apparaît un double écueil. Nous alternons parfois entre 2 postures statiques qui génèrent de la frustration :
  • + Une posture "idéaliste" : je rejette ce qui est, au nom de mon idéal. Je me projette dans le futur.
  • + Une posture "réaliste" : ce qui est ne peut pas changer, je suis résigné. Je m'accroche au passé.
(Miguel Benasayag en parle dans son ouvrage "Résister c'est créer, créer c'est résister")

La réponse que nous tentons :
Concilier l'accueil de la recherche de chacun et le fait de faire vivre le cadre selon les procédures existantes.

  • La remise en question vient toujours d'une observation, accompagnée d'un sentiment – plus ou moins clair. Il me semble important de rester ouvert à l'expression, parfois maladroite, des personnes qui sont à nos côtés dans l'aventure, afin qu'ils se sentent heureux de vivre au sein du collectif et parce que ce sont de précieux partenaires !

Pour le projet reste dynamique, il y a là un véritable enjeu de parvenir à entendre, accueillir, confirmer les membres dans leur recherche – leurs questionnements, aussi dérangeants puissent-ils être sur le moment – parce que nous avons tellement besoin d'avancer !
Nous écouter nous mêmes dans nos ressentis pour exprimer également les limites à notre capacité d'accueillir l'autre...
L'approche centrée sur la personne, initiée par Carl Rogers, est la base de travail sur laquelle repose le projet de notre association. C'est le cadre de référence qui nous permet de donner du sens à tous ces processus qui ont lieu en nous et entre nous.

  • Rappeler le cadre, comme étant l'appui sur ce qui est, pour mettre en œuvre notre créativité.
Et en cela, la sociocratie nous aide à structurer, de plus en plus et de mieux en mieux, un projet à la fois souple et solide, résilient, agile, au plus près de nos aspirations.

En rédigeant ce texte, j'ai repensé au titre d'un livre de Christophe André, Imparfaits, libres et heureux : c'est ce que je nous souhaite !


Questions posées


> Est-ce que les enfants peuvent participer dans tous les cercles ?

Sur le principe, oui. Mais cela ne les intéresse pas en général, en dehors de l'Assemblée d'école qui a le plus d'influence sur leur quotidien. Le principe de "double lien" dans la méthode sociocratique signifie que chaque cercle peut envoyer un ou plusieurs représentants dans le cercle du niveau plus large pour influer sur ces décisions. Il y a 2 ans, des adolescents ont fait la proposition en Assemblée de réduire la semaine d'école de 5 à 4 jours, et d'augmenter la durée des journées. Cette décision touchait aux conditions de la scolarité convenues à l'inscription avec les parents : l'Assemblée n'avait donc pas le pouvoir de décider cela directement. 2 étudiants ont été élus par l'Assemblée pour porter la proposition au niveau du Cercle école. Après une période de test et la consultation des parents, ce changement a donc eu lieu.

> Y a-t-il des difficultés pour les enfants à utiliser le processus de décision par consentement ?
Ils apprennent vite.
Ce qui nécessite plus de temps, c'est d'acquérir l'expérience dans l'animation des réunions d'Assemblée. Cette année, un adolescent et un membre de l'équipe étaient co-présidents de l'Assemblée.