Pourquoi les règles et les institutions (Assemblée, Cérès) sont-elles importantes à la Croisée des Chemins ?


Un point de vue sociologique sur la question du pouvoir


Résumé d'après une discussion que nous avons eu avec Louisa le 28 juin 2017, à l'occasion d'un échange autour de son mémoire de Master réalisé sur la base d'une enquête de terrain dans l'école.

Le choix d'un fonctionnement démocratique à l'école vise à équilibrer les différences de pouvoir entre les adultes et les enfants.

Le pouvoir se dit "cratos" en grec, d'où de nombreux mots évoquant la manière dont s'exerce le pouvoir : autocratie, démocratie, technocratie, bureaucratie...

Dans notre culture, les adultes ont le droit et l'habitude d'exercer une domination sur les enfants : dans la famille, dans les lieux d'éducation (parent, enseignant, animateur...). Ils peuvent donc décider à la place des enfants de l'essentiel de leur vie, et se comporter avec eux comme ils le veulent, sauf quelques exceptions inscrites dans la loi (maltraitance sévère, droit à l'instruction...).

Il s'agit donc d'un pouvoir autocratique : l'adulte (parent, éducateur...) a le droit de décider seul ("auto") de nombreuses choses qui concerne l'enfant, même s'il est invité à l'associer à ces décisions en fonction de ses capacités. S'il est insatisfait, l'enfant peut protester, mais la plupart du temps il n'a pas la possibilité d'empêcher les décisions prises par les adultes. Il est donc habitué depuis son plus jeune âge à des relations basées sur les rapports de force et développe des stratégies pour s'y adapter - étant donné qu'il est dépendant des adultes pour la satisfaction de ses besoins physiques, affectifs, ... Il a donc tendance à utiliser aussi ces stratégies dans les relations qu'il a avec d'autres enfants.

Nous avons tous intégré cette norme pendant notre enfance. Pour beaucoup de gens, ce n'est pas une forme de pouvoir, c'est juste "le pouvoir" = avoir du pouvoir sur quelqu'un. Et sans surprise, on retrouve cette norme dans le fonctionnement des entreprises, des administrations, puisque c'est que tout le monde a vécu à l'école. Et le serpent se mord la queue, car la plupart des adultes vivant dans des cadres professionnels autocratiques (dont ils dépendent pour la satisfaction de différents besoins), ils pensent qu'il est meilleur pour les enfants de grandir dans des écoles autocratiques de façon à pouvoir plus facilement trouver un emploi plus tard.

Les relations de pouvoir peuvent se manifester de façon formelle ou informelle :

  • Quand elles sont formelles, elles dépendent moins des personnalités, des circonstances : par exemple à l'école publique, la différence de statut entre les enseignants et les élèves est incontournable. Ou le fait d'écrire les règles, les lois permet d'en avoir une formulation stable, identique pour tous. Il y a aussi des pratiques qui sont ritualisées, des procédures établies. Tout cela répond à un besoin de sécurité, car ainsi le pouvoir s'exerce de façon prévisible.

  • Quand elles sont informelles, les relations de pouvoir sont changeantes. D'un individu à l'autre, d'un moment à l'autre, les positions et les attitudes peuvent se modifier voire s'inverser. Par conséquent, ces relations sont plus difficiles à décrire, on ne peut les enfermer dans des catégories simples. Un contexte de pouvoir informel avantage ceux qui sont maîtrisent le mieux des instruments de pouvoir tels que la parole, la force physique, des compétences techniques, l'argent... Mais cela apporte plus d'ouverture à l'évolution, les relations de pouvoir ne sont pas figées.

Les adultes qui veulent développer d'autres relations avec les enfants, basées sur la confiance et le respect mutuel, peuvent donc employer 2 stratégies différentes (l'une ou l'autre ou un peu les deux) :

1. Privilégier les relations informelles et utiliser son pouvoir d'adulte pour donner plus de pouvoir aux enfants.

L'adulte décide (de façon autocratique) de s'abstenir de faire ou de décider certaines choses à la place des enfants, pour qu'ils puissent s'en charger eux-mêmes ou bien à travers une coopération adulte-enfant. L'adulte adopte une attitude plus en retrait concernant son influence sur le comportement des enfants, et s'efforce de développer une relation plus égalitaire et ouverte avec eux. Tout repose sur ses qualités personnelles, sa disponibilité, et sa volonté.

Cette stratégie est applicable dans les relations parents-enfants. D'ailleurs, c'est ce que nous attendons des parents qui inscrivent leur-s enfant-s à la Croisée des Chemins : qu'ils assument avec une confiance suffisante le fait que dans cette école, leurs enfants ne seront pas contraints d'apprendre quoi que ce soit, même s'ils ont des désirs et des peurs à ce sujet en tant que parents. Sans cette décision et ce soutien des parents, leurs enfants iraient dans une école financée par l’État où ils n'auraient pas ce pouvoir d'apprendre de façon autonome.

Louisa nous a parlé que c'est également cette stratégie qu'elle employait en tant que directrice de séjours de vacances pour jeunes. Ils s'agit de groupes éphémères, sur une durée qui ne permet pas de mettre en place de réelles institutions démocratiques que les jeunes pourraient apprendre à utiliser pour gérer leur séjour.

Cette stratégie est aussi utilisée par les enseignants qui décident de faire usage de leur liberté pédagogique pour mettre en place d'autres pratiques au sein de leur classe. Par exemple, Bernard Collot accordait beaucoup de liberté à ses élèves, dans la limite de ce qui était acceptable pour lui. Il favorisait une régulation des relations entre enfants par l'écoute et le dialogue, sans en passer ni par des règles écrites, des décisions collectives ou des procédures formelles de résolution de conflit.

La fragilité de cette stratégie est qu'elle repose uniquement sur des individus. Par exemple, si un-e enseignant-e Freinet est muté dans une autre école, ses élèves perdront l'année suivante la liberté qui leur avait été accordée. Dans l'instruction en famille (IEF) également, l'enfant est très dépendant de ce que ses parents peuvent ou non accepter, proposer. Les divergences d'opinion entre les deux parents au sujet de l'éducation de leur enfant crée des conflits. C'est la même chose entre deux familles : Fleur a décidé de créer la Croisée des Chemins suite à l'échec d'un arrangement sur des activités communes entre ses enfants et ceux d'une autre famille IEF qui n'avaient pas le même projet.

Au sein d'une communauté scolaire comme la Croisée des Chemins, avec une équipe de facilitateurs, privilégier la seule relation informelle pour réguler les comportements des étudiant-e-s conduit à une mise en concurrence entre les adultes. En effet, pour avoir de l'influence au niveau informel, il faut se faire aimer par les enfants, de façon à avoir des leviers affectifs de négociation. Certains adultes sont moins conciliants que d'autres sur les comportements qui les affectent davantage. Ils risquent d'être réduits à l'impuissance du fait de l'autorité informelle acquise par celles et ceux qui leur disent "oui", là où les premiers auraient dit "non". La conséquence serait donc le développement des luttes de pouvoir informelles entre les adultes pour faire en sorte que l'ensemble de l'équipe soit solidaire des besoins et des préférences de certain-e-s.

2. Privilégier des dispositifs formels de façon à réguler de façon collective le pouvoir des adultes et celui des enfants.

Cette stratégie est inspirée par des valeurs comme l'égalité, l'équité ou l'équivalence entre les personnes. Elle met en avant la notion de "droit". Il s'agit donc de définir des mécanismes communs de régulation, qui soient explicites et connus de tous, au lieu de reposer seulement sur une ou plusieurs personnalités. On reconnaît l'autorité d'une institution, par exemple l'Assemblée d'école, pour prendre certaines décisions, au lieu de laisser les individus négocier entre eux des arrangements qui ne reposent que sur leur bonne volonté. Ainsi, les étudiants de l'école, quel que soit leur âge, ainsi que les membres de l'équipe peuvent être protégés de l'arbitraire des autres membres de la communauté.

Le but d'utiliser des dispositifs formels est de créer un cadre collectif stable, à l'intérieur duquel les relations informelles vont bien sûr continuer de jouer. Mais tout ne dépend pas de l'état de ces relations sur le moment. Les enfants savent que même si un membre de l'équipe est de mauvaise humeur, il n'a pas le droit d'être violent verbalement envers eux - tout comme eux n'ont pas le droit de l'être. Cela ne garantit pas que cela n'arrivera jamais. Cela arrive. Mais à la différence d'un contexte de partage informel du pouvoir, il va être possible de nommer que cela n'était pas permis.

Ces dispositifs peuvent susciter de la méfiance lorsqu'on garde de mauvais souvenirs des institutions habituelles. Ainsi, le Cérès est souvent assimilé à une instance répressive du type "conseil de discipline" ou "convocation dans le bureau du directeur où tu vas passer un mauvais quart d'heure". C'est normal tant qu'on n'a pas pu faire l'expérience d'un autre type d'institution que celles qui entretiennent les relations de domination... et à travers cela de se libérer de ses anciennes peurs.